Il y a une quinzaine d’années, je lus L’allée des Baleines de Jean Malaurie. Je suis touchée au cœur par ce récit ethnographique, philosophique et poétique, par cette matière tellurique et magique. J’écris alors une forme de petit conte poétique très librement inspiré par l’imaginaire que cette lecture dépose en moi. Ce texte écrit d’une traite, je l’ai dit à plusieurs reprises en public, et il m’a semblé bien souvent qu’il suscitait une écoute particulière.
Sait-on comment les choses nous accompagnent…
L’été 2024, à l’écoute d’un besoin de matières et de couleurs, je me saisis de gouaches et de papier…Sans rien anticiper… C’est alors que le personnage qui ouvre ce récit apparait. Je le reconnais immédiatement comme le narrateur de Baleines. Et le reste suit… Impossible de ne pas songer à Monsieur Paul Watson à l’heure où j’écris ces lignes. Que l’esprit des baleines veille sur lui. » Il y a un dieu caché dans le ciel, la rivière, la corolle des fleurs éphémères et même dans l’œil de la baleine « . (Terre Mère, Jean Malaurie)

C’est une histoire dont il ne reste que des bribes, cette histoire de l’homme et de sa baleine. Pourquoi souhaitez-vous que je vous la raconte, à vous, qui avez pris soin de tout effacer et qui ne croyez qu’aux vérités matérielles ?
L’homme qui vous intéresse et dont on n’a jamais su le nom avait perdu la mémoire.
En quête de souvenirs, la seule chose qu’il avait retrouvée au hasard d’une promenade, c’étaient ses mains qui le lui avaient raconté. Il avait aidé un vieil homme à amarrer son bateau. C’est comme ça qu’il était devenu le gardien du port.
On le voyait l’été quand la lumière se prolongeait sur le bord des quais. À la manière dont il regardait chaque bateau, comme s’il le saluait, à son pas nonchalant, on sentait bien qu’il était là chez lui.Il avait fini par s’habituer à cette vie sans souvenirs et nous, comme lui, on avait en quelque sorte accepté le mystère de sa présence en ce lieu.

Pendant de longs mois, il était resté silencieux, comme si les mots s’étaient retirés de son être. On le voyait parfois marcher le long des côtes. On apercevait sa silhouette sur les falaises.

C’est à l’occasion d’une de ses longues promenades qui ne voit pas le soleil se coucher qu’il découvrit la baleine.

Des hauteurs où il se trouvait, il la vit, immense tâche grise pleine d’aspérités.

Ce qu’il fit par la suite est difficile à expliquer.
Il dit avoir obéi à une certitude intérieure.
Il rejoignit la baleine.
Il l’enfourcha.
Il caressa sa peau grise et dure.
Il en suivit les lignes et les signes.
Puis il s’allongea sur son grand corps échoué et attendit.
Plusieurs jours passèrent ainsi.
On essaya bien de lui faire entendre raison mais il restait sur sa baleine, sans rien dire, ailleurs.

D’un certaine manière, tout le port attendait avec lui, les bateaux, les marins et les femmes dans une sorte de sommeil.
Et un jour, on ne les vit plus.
Ni la baleine. Ni le gardien.
Ils avaient un beau matin, disparu.
Cela messieurs, j’y étais, je l’ai vu. Pour la suite, voilà l’histoire telle que je la connais.

On dit que la baleine ressuscita et qu’elle l’emporta sur son dos. Ils traversèrent de drôles d’architectures, humides et mouvantes. Ils traversèrent le noir, pendant longtemps, très longtemps.
Quand elle chantait, il sentait la vibration de ses boyaux. Il sentait aussi sa respiration,
sa profonde inspiration, la puissance de son expiration et le gonflement incroyable de son ventre.
Il nous raconta plus tard qu’il avait eu l’impression d’aller à rebours du temps, à l’arrière du monde qu’il connaissait, avec la sensation d’être projeté en avant malgré lui et qu’il s’était senti vieux, très vieux, beaucoup plus vieux que ce qu’il était en réalité si ce mot avait là où se trouvait du sens.
Oui, c’est cela.
La fatigue de milliers d’années l’accompagnait et à bout de forces, il s’était laissé porter par la baleine.
Puis le ciel apparut.

Il entendit des voix rauques et dispersées et le claquement de la mer à la surface.
Le corps immense de la baleine émergea et sa cabra au dessus des vagues.
Il y eut un long ballet sanglant.

C’étaient des hommes de sa famille d’il y a longtemps.
C’étaient des hommes d’un monde ancien dont il portait la trace en lui, quelque part.
Les hommes dépecèrent la baleine longuement, tranquillement.
Et les femmes, morceau par morceau, emportèrent la baleine.

Il restait sa carcasse.
Elle brillait dans la nuit et dessinait sur la sable une gigantesque constellation.
Le lendemain, les hommes portèrent les os de la baleine.
Ils s’emparèrent de chaque os
et les plantèrent
l’un après l’autre
dans la terre
jusqu’à ce que s’élève
un monstre
ossifère.

Voilà.
C’est ce que nous raconta le gardien, à son retour.
On le retrouva à sa place, sur les quais, comme s’il n’était jamais parti.
Maintenant, les baleines se dressent, là où vous les avez trouvées.
Vous vous demandez comment elles sont arrivées là.
Vous vous demandez comment des hommes ont pu les élever ainsi.
Entre le ciel et la terre.
Je ne sais pas.
Je sais juste ce que le gardien nous a raconté à son retour.
Je sais juste cette histoire.
Que ce sont des baleines
plantées par des hommes
pour veiller
sur nous.
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