En 2015, un certain nombre de poèmes écrits au cours des années précédentes trouvent comme une nouvelle naissance dans le surgissement d’une langue qui donne cohérence et voix à l’ensemble. J’écris mon premier recueil.
Corps cherche à toucher la matérialité du monde, à développer un lien palpable aux choses et aux êtres, à appréhender les forces qui les traversent…Poésie des corps, de leurs joies, de leurs pertes…poésie des pierres, des insectes…Corps du monde. Histoires naturelles de transformations. La langue y est travaillée dans son épaisseur, dans ses résonances, comme un paysage sonore.
Au pied du figuier
un éclat de vitrail
translucide mue aux rayons de rosée
peau pierre tombe
vitrerie de losanges au soleil naissant
elle s’en est allée au bruissement des feuilles…
la couleuvre
***
Nuit des garrigues brûlantes
une langue d’aspic et de sauge
croit aux voeux d’une terre étrangère et tremblante
vers communs
soucieux du mélange du sol
partage des vivants et des morts
particules respiratoires
***
C’est la mer
c’est la Manche
c’est dimanche
et les songes sont vers à la lance de tes yeux
nue sur les épaves tu t’allonges c’est ton lit provisoire châtelaine ici les algues sont des reines
écoute
le chant des sources anciennes
que des druides confient au silence des pierres et des mousses jaunies
les volées d’hirondelles aux bordures des falaises
et les pierres sonnantes du côté d Arguenon
des roches amphiboles dont le chant silicate
se propage
sur les rives
en ruine
du château
du Guildo
et tu songes à ce vieil hidalgo
qui n’a plus de château
toi qui es châtelaine de quelque marée vaine
***
La paupière du jour
« La nuit n’est peut-être que la paupière du jour » Omar Khayyâm
Tu te souviens. Oui.
Tu t’endors. Presque.
J’aime le grain de ta voix. Douce et rugueuse. A mon oreille adéquate.
T’entendre à nouveau. Comme une première fois.
Je constitue une écriture. Je n’ai pas trouvé d’autres moyens pour adoucir l’absence.
Je m’en tiens, je veux m’en tenir à ton corps.
Poser mon regard sur trois grains de beauté et les noter, humble trinité. Trouver des mots pour te dire pendant que tu dors, pendant que je te cherche, que je caresse le rondin souple et chaud, surgi nonchalamment d’entre deux mondes ronds, à mesure de ma paume en sommeil.
J’ai acheté du mimosa.
Ce que j’aime en toi, c’est que tu sois un homme.
Ce que j’aime c’est la joie d’être une femme avec toi.
J’écris la peau du talon du pied, âpre et cornée.
Je dis cette pierre abrasive, non roulée par les ans, non polie, découvre la profondeur de la voûte plantaire, – la peau y est tendre et lisse – m’y attarde avant d’atteindre les extrémités. Tu n’as ni le pied romain, ni le pied grec, mais le pied égyptien.
Je note que comme pour une petite majorité de la population le gros orteil est le plus long. Je descends la ligne blanche, linéa alba, médiane de l’abdomen. Je vais au point le plus fragile, l’ombilic. Hélice immobile. Coquillage.
J’écoute tes origines. Nombril alambic. Al’inbïq.
J’hésite aux frontières de la cuisse et du sexe, intervalle, sorte de point virgule à la naissance du point sensible. L’entrecuisse ne dit pas son nom, ne définit pas précisément son espace mais dessine le pourtour des autres.
Je monte au faîte. Lignes de fête. Je redeviens élémentaire.
Alphabétique.
Je descends vers la courbe du sein, croisement du cinquième espace intercostal. Le téton pointe au milieu de son aréole. Etoile turgescente. Tu ne résistes guère au moindre effleurement.
Tu touches des points en moi qui côtoient le silence.
Nos corps comme des haussières. Présences spiralaires.
Je remonte la colonne vertébrale.
Constitution du pilier.
Le coccyx d’abord, coucou vestigial, oiseau mort, point d’ancrage ; me pose sur le promontoire, suit les cinq lombaires, poursuis le chemin, les douze petits disques de la cuirasse jusqu’aux vertèbres cervicales, et la 7ème.
Atlas.
Je m’allonge contre ton corps, face contre ton dos. Contrefort.
J’essaye simplement de coïncider.
La vie, comme coïncidence.
Coïncidence ?
Etat de deux figures qui s’ajustent l’une sur l’autre.
De toi, je ne possède rien. Et c’est tout.
Le temps se densifie. Il devient grain de peau, sensation de la main, abandon du dos.
Ton corps s’éparpille.
Je te laisse glisser dans l’ombre.
La nuit n’est peut-être que la paupière du jour.