Luzernes est un ensemble de poèmes écrits en 2018. Le titre du recueil renvoie à la poésie comme quête de la lumière. Vers luisants dans le clair-obscur de la conscience. En 2020, Luzernes est devenu un spectacle. Avec le musicien et compositeur Jean-Christophe Douziech, nous avons cherché pendant plus d’un an à faire dialoguer les mots et la musique dans une forme de sobriété. Le guembri, instrument traditionnel à cordes pincées et la guitare accompagnent des poèmes dans un véritable voyage végétal, animal et amoureux. C’est un dialogue sur le fil. Une invitation à entrer dans une certaine qualité de présence au monde qui fait la poésie. Vous trouverez sur cette page quelques extraits textuels et sonores.
Le genévrier
Résistance
Les racines des montagnes (extrait)
La balançoire
Entre les deux arbres, la balançoire la balançoire entre les deux arbres la balançoire a
disparu
Et puis à nouveau la balançoire entre les deux arbres
puis la balançoire seule
la balançoire sans les arbres entre eux deux disparus
la balançoire devant
devant l’espace devant le monde devant le ciel
la balançoire tout à l’avant
et puis
le passage
entre
le passage entre les deux arbres
le passage entre deux
c’est toujours entre deux un passage
et te voilà derrière
pour quelques millièmes ou quelques centièmes de secondes ou quelques secondes
tu ne sais pas compter
tu sais maintenant que le temps
c’est de l’espace
tu le sais que tu es toujours entre
que tu es toi-même la balançoire
le mouvement au-dessus, par-dessus, entre, par-delà,
hop là
et te voilà repartie
de l’autre côté des arbres
au-dessus du jardin des cades
les pieds sans le sol
sans rien sans personne
que toi devant le monde
devant le monde qui bascule
en arrière
à rebours maintenant
tu passes de l’autre côté
par le mouvement même qui t’a fait passer devant te voilà te voilà derrière
en passant entre eux deux
entre eux deux enracinés
qui te regardent passer
toi et la balançoire
que le père a accrochée entre les deux arbres
par seulement deux énormes morceaux de ficelle et souvent tu te demandes quand tu es en haut
si cela ne va pas casser
si les cordes ne vont pas rompre
en avant en avant puis en arrière en arrière
sans s’arrêter
et puis un jour
ni la balançoire
ni les arbres
disparus devant toi
toi aussi disparue
avec les arbres
avec la balançoire
avec le ciel et le sol
eux aussi emportés
dans le même mouvement
de la balançoire qui a tout fait voler
les arbres le ciel le sol et toi
Le marais
Dans les marais sachants des nénuphars plane
– tandis que la nuit se prolonge, tire vers les foncés, grandit en profondeur –
le mystère des âmes.
Quelques libellules éclairent ton visage
tes mains noires sont errantes
tu gardes l’Intention. Ta barque glisse sur les marais dormants
tu traverses l’espace sans complicité
te voilà vigilante
l’esprit des marais veille
les ombres se dessinent en flottaisons muettes
et tu dois traverser tes peurs gardiennes – en rondes désordonnées tournent les libellules –
c’est une nuit sans lune
les grenouilles te regardent froides et silencieuses et les serpents d’eau douce filent entre les pierres tu sens l’inimitié – il te faut avancer sur ta barque d’été – la nuit avance aussi
tu sais le jour cruel pour tous les sortilèges bientôt l’aube, bientôt
tu fouilles la nuit noire des marais
et les voilà qui montent en souffles spiralés
les chants des tuyaux verts dans les marais flottants
vibrations magnétiques le long de ta colonne
les grenouilles disparaissent les serpents se faufilent la chouette effraie passe
et de son aile immense fait trembler le marais
tu fraies le chemin vers l’oratoire intérieur où le silence est sans chapelles
ton pas sur les froissements des feuilles ouvre des espaces chorals
voix sourdes et murmures du marais ton pas est déchiffreur
les lianes passerelles courent vers la lumière tu défriches le passage vers le seul petit jour
pourvu que tu la touches
tu craquèles les bleus et les verts trembleurs de cette pellicule aux miroirs métalliques
la sarcelle d’été se lève
cri sec de crécelle
Qu’importe
s’il te faut être idiophone
tandis que tu résonnes
à la recherche de cet idiome
en connaissance du souffre et du méthane
en refus vigoureux que l’hydrogène sulfuré en disparaissant dans sa concentration
sidère ton intuition
Et dans cette dormance où s’ancrent les matrices de tout l’écosystème de ce monde palustre
au milieu des effluves du parfum pimenté du myrte du marais
tu passes
les ombres qui regardent
ton mouvement sans drague
sur les eaux immobiles de cet immense bras mort
où tu vois se lever en feux follets muets
près des cyparacées les combustions magiques
d’un sorcier
caché
quand ta barque soudain
à son souffle
vital
s’allume et prend flammes.