Confinements

1.

Tu ne vas plus à l’église tu ne vas plus au café tu ne sors plus dans la rue
car l’église est fermée le café est fermé et la rue est fermée
Berlioz dans son square sans passants sans enfants
regarde le seul mendiant qui ne peut plus mendier
Paris Paris Paris est si petite
Paris s’appelle Hangzou et Hangzou est romaine et Rome est espagnole
Et toi à tes fenêtres
Tu es dans un village qui s’appelle Denchwork et tous les vendredis c’est fish ans ships gratis pour tous les confinés - 
Tu es à Bergame où tu déposes des courses dans une cage d’escalier
Tu es à Igualada, tu es à Calcutta
A Nankin, tu piques-niques sous cloche
A Stuggart, tu fais de l’escalade dans un mouchoir de poche
Paris Paris Paris est si petite
Berlioz indifférent devient un peu plus blanc
le châtaignier en fleurs laisse tomber ses fleurs
il ne reste plus que les chevaux de bois qui ne peuvent tourner
tout près des bancs cassés où personne ne s’asseoit
Et toi à tes fenêtres 
à Paris, à Berlin, à Rio ou New-York
tu regardes 
ce ciel sans avions
cette route sans voitures
cette rue sans piétons
et tu songes
à la fin…
tu espères un monde qui ne soit plus ancien


2.

Te voilà sans visage 
poésie


3.

Fiction ? 

Tu contreviens aux règles et aux horaires
tu marches dans les bois pour éviter le drone
d’une nouvelle loi. 

L’élan te porte à une humaine alliance
dans un bosquet secret.

Brigata des amis, ô les joyeuses bandes
qui dans la nuit cherchez
l’unique liberté d’un feu de joie volé
vous êtes suspectés
si vous ne vous soumettez

C’était il n’y a pas si longtemps.
c’était dit-on pour vous protéger
protéger vos corps contre les corps des autres 
et le corps des autres contre vos corps encore
dans la peur faire un corps anti corps
tracé pour la sécurité

C’était dit-on la guerre.

Aujourd’hui, vous êtes seulement des corps.

On va vous surveiller.


4.

le café est fermé.
le cordonnier est fermé
le libraire est fermé
l’atelier est fermé
le fleuriste est fermé

Fermeture des commerces non essentiels.

ce soir, tu es rentré 
sans livres qui auraient pu te nourrir 
sans fleurs qui auraient pu te réjouir

si les livres si les fleurs ne sont pas essentiels

tu n’as pas mis sur la table l’assiette du petit-fils qui aurait pu te sourire

tu n’as pas mangé car tu n’avais pas faim

et tu es allé dormir 

sans espérer demain.


5.

Tu as deux ans peut-être trois
le matin, tu vas à la crèche
on te parle
tu entends des mots
des mots sans dessins 
sans formes  sans lèvres

alors tu ne dis mot

tu regardes les yeux
derrière les bandes bleues

le soir, tes bonhommes sont sans bouche
juste un rectangle bleu


tu ne parles pas

tu ne connais que les mots masqués
voyelles sans lèvres
consonnes sans vibrations
mots sourds
mots aveugles.

En l’an 1 de cette nouvelle ère
mon enfant
on t’aura appris à 
te taire.



6.

Tu rentres chez toi, allumes l’écran. 
Panneau servant à se garantir de l’ardeur d’un foyer.
Tu souris. Mais tu as envie de pleurer. 

Tu travailles en distanciel.
Têtes émergeantes sur fonds d’écran
alambics merveilleux, paysages oniriques
A défaut de ciel, chacun rêve comme il peut. 

Arrive 18 heures.L’heure du couvre-feu. 
Eteindre le feu dans les cheminées avant d’aller se coucher. 
Tu souris. Mais tu as envie de pleurer.

Tu ne sais plus si c’est l’absence, la solitude
ces confinements, ce couvre-feu, 
cette manière de mourir à petit feu
mais la brûlure de la vie, tu ne la sens plus.

Tu écris un non poème.


7.


Quelques heures avant le deuxième confinement.
Place Edgar Quinet.
Terrasse d’un café.
De l’autre côté de la rue, un autre café. 
La Liberté, en lettres rouges.
Tu commandes un café. 

Il pleut. Tu te recules un peu pour t’abriter sous l’auvent. Tu aperçois derrière la vitre une femme bien âgée. Ses yeux sont las. Avec le reflet, ils paraissent encore plus vides. Littéralement vitreux.
Tu imagines ses petits plaisirs parisiens, le café du matin, le repas du mercredi midi... regarder le monde aller, entendre la vie, juste son bruit qui la rappelle, voix du cafetier, cliquetis des verres,  bribes de mots, menu brasserie… Parfois ce sont les petites choses qui donnent le goût de vivre. 
Tu songes qu’elle va rentrer ce soir et que pendant des semaines elle ne va peut-être pas sortir de chez elle. Peut-être ira-t-elle se promener dans les allées du cimetière d’Edgar Quinet, en compagnie des morts et des arbres de l’hiver, moins tristes que ces rues vides, que ces terrasses désertées, que ces boutiques fermées avec bail à céder, que ces hommes, que ces femmes et ces enfants masqués.


8.

Nouveau serment

Je promets et je jure d'être fidèle aux lois édictées par le gouvernement suivant l’Avis du Conseil Scientifique.
Je respecterai toutes les lois, interrogerai tous les cas et poserai toutes les questions d’ordre non médical sur la vie et l’entourage des cas contacts.
Je n’interviendrai pas pour protéger les personnes en essayant d’exercer mon libre droit de prescription.
J'informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences sans craindre de tromper leur confiance.
Admis dans l'intimité des personnes, je divulguerai les secrets qui me seront confiés et ma conduite  servira ainsi le Bien Commun et la Sécurité de tous.
Je ne ferai rien pour soulager les souffrances, m’en remettant aux décisions gouvernementales et je ne prescrirai rien qui puisse permettre au patient d’améliorer son état.
Au vu de l’Etat d’Urgence Sanitaire, je ne respecterai ni les personnes, ni leur autonomie, ni leur volonté si elles émettent un avis contraire aux lois du Conseil Scientifique.
Même en oyant la détresse de mes patients, je ne ferai pas usage de mes connaissances et de mon art contre les lois du gouvernement, me soumettant au Protocole.


9.

Hier, dimanche, tu as rendu visite  à ta mère. C’est à 30 km de chez moi. Le soir, tu es allée à la gare pour prendre le train du retour.
Un homme est venu te parler. Tu t’es assise pour fumer une cigarette. L’homme s’est approché. Il a voulu te sourire. C’est difficle derrière un masque. Alors il l’a baissé. Vous avez discuté, normalement, à un mètre de distance. C’est alors qu’une voiture de police est arrivée. Deux hommes et une femme en sont sortis. Vous avez aussitôt cessé votre conversation. L’homme prudemment a remis son masque. Tu as regardé les trois policiers en songeant à ton attestation. Ils sont entrés dans la gare. Rien ne s’est passé. 
Rien ? 
Si. 
Pendant quelques secondes, tu t’es sentie hors la loi. 
Tu t’es sentie coupable.


10.

Sur tes relevés quotidiens
les bons et mauvais points 
des progrès 
bavardages 
travail non fait
bref ta vie de collégien.
Mais désormais
sur ce petit billet
on note

si tu es bien 
masqué. 



11.

je vois
dans les nuits de demain
plus de nuits qu’aujourd’hui
des hommes sans visages
et des corps passeports
j’entends 
dans les nuits d’aujourd’hui
les cauchemars d’hier
une horde de mouchards
l’allégeance qui agrée
ou l’engeance désignée
et c’est sans bruit de bottes
que le chemin se fraie.


12.


Il fut un temps où 
un baiser était volé
un corps était une promesse
un sourire ravissait la tristesse
un masque était carnavalesque
Il fut un temps où
un train t’emportait vers ailleurs
une route t’emmenait en chemin 
une rue croisait une passante
Il fut un temps où
on riait aux terrasses des cafés
on pleurait sur le zinc d’un vieux bar
on dansait pour le 14 juillet.

Mais que s’est-il passé ? 

On a voulu sauver l’humanité.


13.


Travail 
Santé 
Sécurité.



14.


Entre toi et moi
désormais
une distance qui prévoit
nous avons désappris l’élan
et appris à nos corps de nouvelles normes
comme l’amour est morne.



15.

Sur le papier, le médecin a écrit : mise en bière immédiate.
Le père a réclamé le fils 
Le frère la soeur
Et l’épouse l’époux

Mais on a dit 
cela est interdit

Et le suaire de la peur a tissé le l’un seul
de chaque mort 
de chaque deuil

Antigone a pleuré 
Antigone pleure encore.